L’UE durcit la 5G face aux fournisseurs à haut risque

Bruxelles remet la chaîne d’approvisionnement au centre du jeu. Une loi cybersécurité révisée vise les télécoms et 17 secteurs, avec la Chine en ligne de mire.

Depuis janvier 2026, la Commission européenne pousse un paquet cybersécurité pour muscler la résilience de l’UE face aux menaces cyber et hybrides. Le cœur du texte, une loi révisée sur la cybersécurité, étend la logique de la boîte à outils 5G à 18 secteurs critiques, dont les télécommunications. L’objectif est de réduire les dépendances jugées à haut risque dans les chaînes d’approvisionnement TIC, notamment vis-à-vis de fournisseurs de pays tiers. Le périmètre annoncé couvre les 27 États membres, l’EEE (Islande, Liechtenstein, Norvège) et la Suisse. Les opérateurs auraient moins de cinq ans, adoption comprise, pour remplacer des équipements sensibles, avec un coût estimé autour de 7 € par abonné mobile.

Une loi pensée pour la menace hybride

Le texte proposé s’inscrit dans une décennie de crispations, où la cybersécurité n’est plus traitée comme un sujet technique isolé. La Commission place désormais les attaques numériques, la coercition économique et la pression géopolitique dans un même tableau, avec des acteurs étatiques étrangers régulièrement cités, dont ceux associés à la Chine. En arrière-plan, la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine, entrée dans sa quatrième année, a durci la lecture du risque, en particulier l’idée d’actions coordonnées ou convergentes entre Moscou et Pékin.

Le projet vise la chaîne d’approvisionnement des technologies de l’information et de la communication. Il cherche à empêcher des dépendances considérées comme dangereuses, en imposant une sélection plus stricte des technologies et des fournisseurs critiques. La proposition couvre 18 secteurs, calés sur NIS 2, répartis entre 11 domaines à haute criticité, énergie, transports, banque, infrastructures de marché financier, santé, eau potable, eaux usées, infrastructure numérique, administration publique, spatial et télécommunications, et 7 autres secteurs critiques, services postaux et messagerie, déchets, chimie, agroalimentaire, industrie manufacturière, fournisseurs de services numériques et recherche.

Strand Consult, très présent dans le débat depuis 2018, explique avoir vu venir l’extension du sujet au-delà de la 5G. Le cabinet rappelle l’effet d’entraînement de la boîte à outils 5G lancée en 2020, d’abord centrée sur les réseaux mobiles, puis appelée à toucher le fixe, le satellite, et, désormais, d’autres industries. La proposition, volumineuse, environ 270 pages, prévoit une procédure accélérée pour les réseaux mobiles, fixes et satellitaires, car les télécoms sont déjà encadrés par la 5G Toolbox. Les 17 autres secteurs entreraient, eux, dans un schéma d’évaluation comparable, incluant le risque supply chain et des applications sectorielles.

Le calendrier donne la mesure de la tension. L’adoption pourrait prendre un an à un an et demi. Ensuite, les opérateurs disposeraient de trois ans pour appliquer les règles sur les infrastructures critiques. Ceux qui utilisent encore des fournisseurs à haut risque auraient donc moins de cinq ans pour sortir des équipements concernés, souvent déjà en milieu ou fin de vie. C’est là que le cyber devient renseignement, une dépendance matérielle se transforme en variable stratégique.

Le vrai coût du remplacement et la carte des dépendances

L’argument le plus répété, ces dernières années, affirme que restreindre Huawei ou ZTE ralentit la 5G et renchérit le déploiement. Strand Consult conteste cette narration, en décrivant trois familles d’opérateurs : ceux qui ont basculé vers des fournisseurs chinois en migrerant de la 4G vers la 5G, ceux qui ont corrigé tôt leur trajectoire, ou opèrent dans des pays appliquant la 5G Toolbox, et ceux qui continuent à s’appuyer sur des fournisseurs chinois là où la boîte à outils est absente ou partielle. Le cabinet insiste sur un point, de nombreux opérateurs ont choisi des fournisseurs jugés fiables sans explosion des coûts, ni retard visible.

Le Danemark sert d’exemple narratif. Deux réseaux mobiles 4G sur trois y avaient été construits avec Huawei, mais la bascule vers la 5G s’est faite avec des fournisseurs reconnus. Le pays a lancé la 5G très tôt et affiche aujourd’hui, selon Strand Consult, la meilleure couverture 5G de l’UE. Copenhague applique une approche fondée sur le risque, via une loi imposant le retrait des équipements de fournisseurs à haut risque. En 2023, TDC a reçu l’ordre de remplacer son réseau WDM Huawei avant 2027, dans un cadre où l’évaluation est portée par l’Agence danoise de la résilience.

À l’échelle européenne, Strand Consult décrit une photographie contrastée. Sur environ cent réseaux mobiles dans l’UE, une soixantaine seraient déjà assurés comme « réseaux propres ». Sur les quarante restants, une dizaine auraient une exposition limitée, entre 10 et 30 %, et ne seraient pas forcément ciblés par l’analyse de connectivité des fournisseurs. Reste une trentaine d’opérateurs, avec un RAN composé à 35 % jusqu’à 100 % de composants issus de fournisseurs à haut risque, surtout dans des pays où la 5G Toolbox n’est pas pleinement appliquée. Au début de 2026, l’estimation avancée est claire, environ 30 % des équipements installés dans l’UE, l’EEE et la Suisse proviendraient de fournisseurs à haut risque.

La géographie du remplacement concentre le risque, et donc la bataille politique. L’Allemagne, l’Italie et l’Espagne compteraient, à elles trois, plus de 55 % des équipements à remplacer sur cinq ans. Vodafone et Deutsche Telekom apparaissent comme nœuds critiques. DT serait fournie par Huawei à 58 % en Allemagne, et à 100 % en Grèce, Autriche et République tchèque, avec des niveaux élevés en Croatie et Pologne, tandis que sa filiale T-Systems revend des solutions cloud conçues et opérées par Huawei. Vodafone, de son côté, dépendrait entièrement de Huawei en République tchèque, Grèce, Hongrie et Roumanie, avec 67 % en Espagne et 53 % en Allemagne. Le sujet bascule alors du régulateur vers la défense, les forces armées européennes utiliseront la 5G des opérateurs, et l’exposition à des équipements chinois devient un paramètre de résilience collective.

Reste la facture, nerf de la guerre et angle d’influence. Strand Consult rappelait qu’en 2020, avec 86 % de la population européenne abonnée au mobile, le remplacement des équipements évolutifs représentait 3,5 milliards d’euros, soit 7,40 € par abonné, en investissement unique. La Commission, sur la base de données de l’Observatoire 5G et d’une transition de trois ans, estime 3,4 à 4,3 milliards d’euros pour les équipements non évolutifs, et un maximum de 6,5 à 8,3 € par abonné si la charge est répercutée. La Commission affirme aussi que la simplification des obligations pourrait générer jusqu’à 15,3 milliards d’euros d’économies sur cinq ans, de quoi neutraliser une partie du choc initial.

Dans le récit de Strand Consult, les opérateurs les plus exposés pourraient tenter d’amplifier les coûts, comme au Royaume-Uni en 2019, mais les échanges investisseurs cités contredisent l’idée d’un blocage automatique. BT évoquait 100 millions de livres sterling par an pendant cinq ans, et Vodafone parlait d’environ 200 millions d’euros pour une trajectoire de retrait du cœur de réseau, en alertant surtout sur le risque d’accélérations irréalistes. Au final, la proposition européenne impose une question de renseignement économique autant que de cyber, qui paie, le contribuable ou l’actionnaire, quand une dépendance technique devient un risque stratégique.

La bataille se jouera sur un terrain discret, cartographie des dépendances, arbitrages d’investissement, et capacité des États à traduire le risque cyber en décisions industrielles.

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