Archives par mot-clé : faux indices

Les auteurs des menaces, maîtres des faux indices

Les auteurs d’attaques ciblées emploient un éventail de plus en plus vaste de techniques de leurre afin de brouiller les pistes, en implantant dans leur code de « faux drapeaux » (horodatage, chaînes de caractères, malware, etc.) et en opérant sous couvert de groupes fictifs.

Tout le monde souhaite connaître l’identité des groupes qui se cachent derrière les cyberattaques ciblées alors même que la réponse est difficile, sinon impossible, à donner avec précision. Afin de démontrer le niveau croissant de complexité et d’incertitude lié à l’identification des responsables, deux experts de Kaspersky Lab publient un article révélant comment les auteurs des menaces les plus avancées emploient des « faux drapeaux » (des indices falsifiés) pour leurrer leurs victimes et les chercheurs en sécurité.

Voici à cet égard les indicateurs les plus utilisés par les chercheurs pour identifier la provenance des attaques, ainsi que des exemples de leur manipulation par un certain nombre d’auteurs de menaces connues :

Horodatage
Les fichiers malveillants comportent la date et l’heure de leur compilation. Si des échantillons sont recueillis en nombre suffisant, cela peut permettre de déterminer les horaires de travail des développeurs et donc leur fuseau horaire. Or ce type d’horodatage est incroyablement facile à falsifier.

Marqueurs linguistiques
Les fichiers malveillants contiennent souvent des chaînes de caractères et des chemins de débogage susceptibles de fournir des indications sur l’identité des auteurs du code. L’indice le plus évident est la ou les langues utilisées ainsi que le niveau de maîtrise linguistique. Les informations de débogage peuvent également révéler un nom d’utilisateur ou encore les noms internes donnés aux projets ou campagnes. En outre, les documents de phishing peuvent regorger de métadonnées enregistrant des informations de lieux à l’insu de l’auteur et risquant de trahir l’ordinateur utilisé.

Or les auteurs des menaces peuvent aisément manipuler ces marqueurs linguistiques dans le but de leurrer les chercheurs. Par exemple, le malware Cloud Atlas renferme des chaînes en arabe dans la version BlackBerry, des caractères hindi dans la version Android ou les mots « JohnClerk » dans le chemin de projet pour la version iOS, alors que beaucoup soupçonnent le groupe responsable d’avoir en fait des liens avec l’Europe de l’Est. Le malware Wild Neutron contenait pour sa part des chaînes en roumain et en russe.

Infrastructure et connexions sous-jacentes
Localiser les serveurs de commande et de contrôle (C&C) utilisés par les acteurs malveillants revient à trouver l’adresse de leur domicile. La maintenance de ce matériel peut être coûteuse et difficile, c’est pourquoi même les auteurs d’attaques bien pourvus en ressources ont tendance à réutiliser la même infrastructure C&C ou de phishing. Les connexions sous-jacentes peuvent donner une idée de l’identité des assaillants si ceux-ci ne parviennent pas à anonymiser parfaitement leur accès Internet lorsqu’ils récupèrent des données exfiltrées, préparent un serveur d’attaque ou de phishing ou se connectent à un serveur piraté.

Parfois, cependant, cette dissimulation imparfaite est intentionnelle : Cloud Atlas a ainsi tenté d’embrouiller les chercheurs en utilisant des adresses IP en Corée du Sud.

Kits d’outils : malware, code, mots de passe, exploitation de vulnérabilités
Bien que certains auteurs de menaces recourent désormais à des outils disponibles dans le domaine public, bon nombre d’entre eux préfèrent encore créer leurs propres outils (backdoors, mouvement latéral, kits d’exploitation de vulnérabilités) et les gardent jalousement. L’aspect d’une famille spécifique de malware peut donc aider les chercheurs à remonter jusqu’au groupe responsable.

Les auteurs de la menace Turla ont décidé de mettre à profit cette hypothèse lorsqu’ils se sont fait « coincer » dans un système infecté. Au lieu de se borner à retirer leur code malveillant, ils ont également installé un malware chinois très rare, communiquant avec une infrastructure située à Pékin, totalement sans rapport avec Turla. Tandis que l’équipe de réponse aux incidents de l’entreprise ciblée était occupée à poursuivre ce leurre, Turla désinstallait en toute discrétion son propre malware et effaçait tutes ses traces des systèmes de la victime.

Victimes ciblées
Les cibles des attaques constituent un autre indice potentiellement révélateur mais l’établissement d’un lien précis nécessite des compétences d’interprétation et d’analyse. Dans le cas de Wild Neutron, par exemple, la liste des victimes était si hétéroclite qu’elle n’a fait que semer la confusion quant à l’origine de l’attaque.

En outre, certains auteurs de menaces abusent du désir du public d’établir un lien clair entre les assaillants et leurs cibles, en opérant sous couvert d’un groupe (souvent fictif) d’hacktivistes. C’est ce qu’a tenté de faire le groupe Lazarus en se présentant sous la dénomination « Guardians of Peace » lors de son attaque contre Sony Pictures Entertainment en 2014. Nombreux sont ceux qui pensent que les auteurs de la menace connue sous le nom de Sofacy ont mis en œuvre une tactique similaire en se faisant passer pour un certain nombre de groupes militants.

Enfin et surtout, les auteurs des attaques tentent parfois d’en faire porter la responsabilité à une autre menace. C’est la méthode adoptée par TigerMilk[i] dont les responsables, encore non identifiés à ce jour, ont signé leurs backdoors avec le même certificat volé déjà utilisé précédemment par Stuxnet.

« La détermination de l’identité des auteurs d’attaques ciblées est complexe, peu fiable et subjective, et ceux-ci s’efforcent de plus en plus de manipuler les indicateurs dont se servent les chercheurs afin de brouiller davantage encore les pistes. Nous pensons qu’une identification précise est souvent quasi impossible. En outre, la veille des menaces a une valeur profonde et mesurable qui va bien au-delà de la question de l’identité des auteurs. Il est nécessaire, au niveau mondial, de comprendre les principaux prédateurs dans l’écosystème des malwares et de fournir des informations solides et exploitables aux entreprises qui le souhaitent : ce doit être notre priorité », commente Brian Bartholomew, chercheur senior en sécurité chez Kaspersky Lab.