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Freedom.gov, le portail américain qui défie les lois européennes

À Washington, un projet discret monte en puissance : un portail en ligne destiné aux Européens pour accéder à des contenus interdits chez eux, avec en toile de fond censure, influence et cybersécurité.

Le département d’État américain prépare un site, hébergé sur freedom.gov, pour permettre à des résidents d’Europe et d’autres pays de consulter des contenus interdits par leurs gouvernements. D’après trois sources proches du dossier citées par Reuters, il s’agirait notamment de documents relevant du discours de haine et de la propagande terroriste. Les équipes auraient évoqué l’intégration d’un VPN afin de masquer l’origine du trafic en le faisant apparaître comme américain, sans journaliser l’activité. Le domaine a été enregistré le 12 janvier et affiche un message de mobilisation. L’initiative, supervisée par Sarah Rogers, inquiète déjà pour ses effets diplomatiques.

Un outil d’accès, et un signal de puissance

Le décor est presque vide, mais le message est clair. Sur freedom.gov, un site à peine en ligne n’affiche pour l’instant qu’une phrase de mise en scène : « L’information, c’est le pouvoir. Réaffirmez votre droit à la liberté d’expression. Soyez prêts. » L’absence de contenus visibles ne dit pas l’absence d’intention. Selon trois sources proches du dossier citées par Reuters, le département d’État américain développe un portail pensé pour des résidents d’Europe et d’autres pays, afin qu’ils consultent des contenus interdits par leurs autorités. Dans la liste évoquée, on trouve des documents classés comme discours de haine et propagande terroriste.

L’architecture technique envisagée révèle l’angle cyber. Des responsables auraient discuté de l’ajout d’un VPN intégré, conçu pour masquer l’origine du trafic des visiteurs. Concrètement, l’objectif serait de faire passer leur navigation pour une activité américaine. Autre point sensible : aucune activité ne serait enregistrée. Dans un contexte où les États et certaines plateformes multiplient la traçabilité, promettre l’absence de journaux est, en soi, une prise de position. Reuters note toutefois que la supériorité de cette solution par rapport aux outils classiques reste floue. Le texte ne tranche pas : s’agit-il d’un service réellement inédit, ou d’un habillage institutionnel d’une promesse déjà accessible par des moyens ordinaires ?

Le calendrier, lui, confirme qu’il ne s’agit pas d’une simple page de communication. D’après le registre fédéral get.gov, le domaine freedom.gov a été enregistré le 12 janvier. Le projet serait supervisé par la sous-secrétaire d’État à la diplomatie publique et aux affaires publiques, Sarah Rogers. Le portail devait initialement être présenté à la Conférence de Munich sur la sécurité, avant que la présentation ne soit reportée pour une raison inconnue. Ce report nourrit une tension narrative : le chantier avance, mais l’annonce publique se dérobe, comme si le sujet exigeait une préparation politique autant qu’un déploiement technique.

Dans l’ombre, un portail de ce type opère sur deux niveaux. Au premier, il promet un accès : contourner des interdictions nationales. Au second, il envoie un signal d’influence : un État revendique la capacité d’ouvrir, à distance, des espaces informationnels fermés par d’autres. La cybersécurité devient alors un langage diplomatique, où l’anonymat, le routage et l’absence de logs se transforment en arguments de politique étrangère.

Liberté d’expression, régulation et collision juridique

C’est ici que le projet change de nature. Reuters souligne que l’Europe et les États-Unis n’abordent pas la liberté d’expression avec les mêmes fondations. Côté américain, la Constitution protège presque tous les discours. Côté Union européenne, les restrictions sont plus nombreuses, et un corpus de règles existe depuis 2008 pour obliger les grandes plateformes, notamment Meta et X, à retirer rapidement des contenus illégaux. Dans ce récit, X est aussi mentionné comme « extrémiste » et interdit en Russie, signe que les étiquetages politiques varient selon les juridictions, et que l’espace numérique se fragmente.

Les sanctions financières servent d’outil de contrainte. Reuters cite un exemple : en décembre dernier, X a reçu une amende de 140 millions de dollars (montant en euros non calculable ici faute de taux de change fourni) pour non-respect de la réglementation. Dans un tel paysage, un portail américain visant des contenus illégaux en Europe risque d’être lu comme une provocation. Reuters avertit que l’initiative pourrait aggraver des relations déjà tendues entre Washington et l’Europe. Pire, elle placerait de facto les États-Unis dans la posture d’un État encourageant des citoyens étrangers à enfreindre les lois de leurs propres pays.

La dimension politique est explicitée par les éléments attribués à l’administration Trump. Des responsables qualifient la réglementation européenne de « censure d’extrême droite ». Depuis octobre dernier, Sarah Rogers se serait rendue dans plus de dix pays européens et aurait rencontré des représentants d’organisations d’extrême droite présentées comme « opprimées » par Washington. En parallèle, la Stratégie de sécurité nationale de décembre aurait mis en garde contre la « destruction » menaçant l’Europe à cause de sa politique migratoire, et annoncé l’intention de soutenir les opposants à cette politique au sein des pays européens. Dans ce cadre, freedom.gov ressemble moins à un simple portail qu’à un instrument de soutien, de récit et de pression.

Kenneth Propp, ancien fonctionnaire du département d’État spécialisé dans la réglementation numérique européenne, aujourd’hui au Centre européen de l’Atlantic Council, résume l’impact attendu : une « attaque directe » contre la régulation européenne. Selon lui, freedom.gov « sera perçu en Europe comme une tentative des États-Unis de saper le droit national ». En termes de cyber-renseignement, l’enjeu dépasse l’accès à des contenus : il touche à la capacité d’un État à façonner les normes, à contourner les cadres adverses, et à tester, grandeur nature, la résilience juridique et technique des démocraties.

Derrière la promesse de « liberté », freedom.gov pourrait surtout mesurer jusqu’où l’influence américaine peut s’exercer, en ligne, contre des règles européennes, sans déclencher de riposte immédiate.