Archives par mot-clé : Chainalysis

Le Royaume-Uni frappe Xinbi, plaque tournante crypto

Londres vise Xinbi, une plateforme chinoise de cryptomonnaies accusée d’alimenter fraude industrielle, blanchiment et exploitation forcée, en ciblant cette fois l’infrastructure financière qui soutient les réseaux criminels.

Le Royaume-Uni a placé Xinbi sous sanctions au titre de son régime international de défense des droits humains. La plateforme d’échange en langue chinoise est accusée d’avoir facilité des escroqueries massives en ligne et d’avoir profité de centres frauduleux en Asie du Sud-Est. Il s’agit du premier État à frapper directement cette interface crypto, présentée comme un maillon central d’un écosystème mêlant fraude sentimentale, arnaques à l’investissement, blanchiment et commerce de données volées. L’enjeu dépasse une entreprise isolée. Londres cherche désormais à couper les flux, à perturber les circuits de paiement et à affaiblir la logistique financière qui permet à ces réseaux transnationaux de survivre.

Une sanction pensée pour casser l’ossature financière

La décision britannique ne vise pas seulement une plateforme de plus dans l’univers opaque des cryptomonnaies. Elle cherche un point de pression précis, celui qui permet à des réseaux criminels d’encaisser, de déplacer et de recycler l’argent issu d’escroqueries mondiales. Dans sa désignation officielle, le gouvernement britannique affirme que Xinbi a « permis et tiré profit du fonctionnement de centres d’escroquerie en Asie du Sud-Est ». L’accusation est lourde, car elle place la plateforme au croisement de la fraude numérique et des violations graves des droits fondamentaux.

Stephen Doughty, ministre britannique chargé de l’Europe, de l’Amérique du Nord et des Territoires d’outre-mer, a résumé l’objectif politique de cette mesure. « Nos sanctions d’aujourd’hui envoient un message clair : nous ne permettrons pas que les Britanniques soient victimes de ces escroqueries odieuses ni ne tolérerons les violations flagrantes des droits de l’homme perpétrées dans ces centres d’escroquerie », a-t-il déclaré. Puis il a ajouté : « Nous devons maintenir la pression sur l’argent sale et ceux qui en profitent. »

Le ministère britannique des Affaires étrangères précise que le traitement imposé aux personnes présentes dans ces centres constitue une violation grave du droit à ne pas subir de traitements cruels, inhumains ou dégradants, ainsi que du droit à ne pas être réduit en esclavage, maintenu en servitude ou forcé à travailler. Le cadrage est essentiel. Londres ne présente pas Xinbi comme un simple intermédiaire technique, mais comme une pièce utile à une économie criminelle appuyée sur la contrainte humaine.

Le rapport de Chainalysis renforce cette lecture. La société décrit Xinbi comme un « nœud clé » d’un écosystème crypto vaste et structuré. La plateforme aurait traité plus de 19,9 milliards de dollars entre 2021 et 2025, soit environ 18,3 milliards d’euros, estimation obtenue sur une base indicative de 1 dollar pour 0,92 euro. Elle aurait agi comme une place de marché sous séquestre, mettant en relation des vendeurs de services illicites. Autrement dit, il ne s’agirait pas seulement d’un canal de transaction, mais d’une infrastructure de confiance au service d’activités clandestines.

News & alertes actualités cyber

Enquêtes, cyberveille avec le Service de veille ZATAZ, fuites, actus, et recevez nos infos par 📧 ou par ☎️.

 

Cambodge, travail forcé et logique industrielle de l’arnaque

L’un des points les plus sensibles du dossier concerne le parc n° 8, un complexe d’escroquerie à l’échelle industrielle au Cambodge. Le gouvernement britannique va plus loin et le présente comme la plus grande installation de ce type dans le pays, avec une capacité de 20 000 travailleurs sous contrat. Cette mention change l’échelle du récit. On ne parle plus d’escrocs dispersés derrière des écrans, mais de structures quasi industrielles, organisées comme des sites de production où l’arnaque devient une activité rationalisée.

La désignation de Xinbi souligne précisément son soutien à cet ensemble. En parallèle, Londres a sanctionné Legend Innovation Co, l’exploitant du parc n° 8, ainsi que deux responsables, Thet Li et Hu Xiaowei. Tous sont présentés comme liés au Prince Group, conglomérat décrit comme étant derrière de nombreux complexes comparables dans cet empire de l’escroquerie. Ici, le signal envoyé par les autorités est limpide : il ne suffit plus de poursuivre les exécutants, il faut remonter les chaînes de commandement, les opérateurs logistiques et les outils financiers.

Le nom de Chen Zhi, fondateur du Prince Group, apparaît dans cette mécanique. Selon les éléments fournis, il a été inculpé par des procureurs américains pour blanchiment d’argent en octobre dernier. Son entreprise est accusée d’avoir administré au Cambodge des complexes où des travailleurs et des victimes de traite étaient contraints de mener des escroqueries en ligne et de voler des milliards de dollars à des personnes situées aux États-Unis, en Europe et en Chine. Le texte précise aussi que Zhi a été arrêté au Cambodge en début d’année avant d’être extradé vers la Chine.

L’intérêt stratégique de la décision britannique tient à son angle. L’objectif affiché est d’isoler Xinbi « de l’écosystème crypto légitime », afin de perturber fortement ses opérations en réduisant sa capacité à envoyer et recevoir des transactions en cryptomonnaie. C’est une approche de renseignement financier autant qu’un geste diplomatique. Au lieu de ne viser que des individus, les autorités cherchent à casser la colonne vertébrale des réseaux, c’est-à-dire leurs moyens de circulation monétaire, leurs passerelles de paiement et leurs circuits de blanchiment.

Blanchiment crypto, la filière chinoise au cœur de 2025

En 2025, des réseaux de blanchiment sinophones ont déplacé 16,1 milliards de dollars de crypto illicite. Chainalysis décrit une industrie agile, dopée par Telegram et des places de marché, malgré sanctions et fermetures.

Ce rapport affirme que des réseaux chinois de blanchiment d’argent ont transféré 16,1 milliards $ (14,8 milliards d’euros) de cryptomonnaies illicites en 2025, soit 44 millions $ (40,5 millions d’euros) par jour. L’étude estime aussi que 82 milliards $ (75,4 milliards d’euros) ont été blanchis sur blockchain en 2025, contre 10 milliards $ (9,2 milliards d’euros) en 2020. Ces groupes, de plus en plus professionnalisés, recrutent via Telegram et utilisent des plateformes de « garantie » façon séquestre. Malgré des sanctions américaines visant Huione et la pression cambodgienne, l’offre se déplace, sans disparaître.

Une industrie du blanchiment devenue « service »

Les chiffres posent le décor, et ils racontent une bascule. Les réseaux chinois de blanchiment traitent désormais environ 20 % de l’ensemble des fonds illicites en cryptomonnaies. En 2025, ils auraient blanchi 44 millions $ (40,5 millions d’euros) par jour, totalisant 16,1 milliards $ (14,8 milliards d’euros). Sur l’année, l’entreprise d’analyse estime à 82 milliards $ (75,4 milliards d’euros) le volume de crypto blanchie sur la blockchain, quand 2020 n’en comptait « que » 10 milliards $ (9,2 milliards d’euros). Conversion indicative, calculée avec un taux arrondi de 1 $ = 0,92 € : le but est de donner un ordre de grandeur comparable, pas un cours exact.

Derrière ces montants, une mécanique qui ressemble de moins en moins à un bricolage criminel, et de plus en plus à une offre structurée. Ces groupes font la promotion de leurs services dans une multitude de canaux Telegram, où l’on trouve, au milieu du bruit, une promesse centrale : faire circuler vite, et à coût maîtrisé. Ils s’appuient aussi sur des plateformes de « garantie », des marchés qui offrent une protection type séquestre, et qui permettent à un client et à un blanchisseur de se connecter presque instantanément.

Le propos de Tom Keatinge, directeur du Centre pour la finance et la sécurité du Royal United Services Institute, résume l’angle renseignement : « Très rapidement, ces réseaux se sont transformés en opérations transfrontalières de plusieurs milliards de dollars offrant des services de blanchiment d’argent efficaces et rentables qui répondent aux besoins des groupes criminels transnationaux organisés en Europe et en Amérique du Nord ». Autrement dit, une chaîne logistique financière, pensée pour absorber les flux issus d’arnaques et de cyberattaques, puis les réinjecter ailleurs.

Sanctions, migrations et zones grises opérationnelles

La répression, elle, ne manque pas d’épisodes, mais elle ressemble à une course de vitesse. La pression exercée sur les services de « garantie » a provoqué des déplacements plutôt qu’un effondrement. L’entreprise cite notamment les sanctions du Trésor américain contre le groupe Huione basé au Cambodge, la suppression de certaines chaînes Telegram associées, puis la révocation de la licence par le gouvernement cambodgien. Effet observé : les vendeurs et intermédiaires migrent vers d’autres plateformes pour continuer à faire connaître leurs services.

Sur le plan des méthodes, un éventail qui recoupe la cybercriminalité moderne : des mules financières, et des services de blanchiment tels que Black U, présentés comme spécialisés dans le nettoyage de cryptomonnaies dérobées via piratages, exploitation de failles, escroqueries et autres délits numériques. Le rapport évoque aussi des services d’échange capables de convertir les cryptos en différents actifs, un schéma décrit comme courant chez des criminels d’Asie du Sud-Est et de Corée du Nord. Cette capacité de conversion est un point sensible : elle transforme un butin numérique, traçable par nature, en valeur plus difficile à suivre, donc plus utile pour financer d’autres opérations.

Les réseaux chinois de blanchiment traiteraient environ 10 % des fonds volés dans les escroqueries dites d’« abattage illégal de porcs », souvent menées par des groupes criminels transnationaux actifs en Asie du Sud-Est. Puis, la focale se resserre sur des dossiers judiciaires. En octobre, le Trésor américain a sanctionné le conglomérat cambodgien Prince Group, son président, le ressortissant chinois Chen Zhi, et des associés, pour une vaste escroquerie en ligne présumée, avec plus de 100 sociétés écrans dédiées au blanchiment. Le texte mentionne des avoirs en bitcoins évalués à 15 milliards $ (13,8 milliards d’euros), saisis par le département de la Justice, et une arrestation suivie d’une extradition vers la Chine en janvier.

Enfin, un signal judiciaire vient rappeler que la chaîne de blanchiment a des exécutants identifiables. Mardi, Jingliang Su, ressortissant chinois, a été condamné aux États-Unis à 46 mois de prison pour son rôle dans le blanchiment de fonds issus d’escroqueries financières opérées depuis le Cambodge. Il était le neuvième participant de ce dispositif à plaider coupable, un système ayant traité 36,9 millions $ (33,9 millions d’euros) volés à 174 Américains.

Dans la guerre des flux, l’enjeu cyber-renseignement est simple : suivre l’argent à la vitesse des plateformes, avant qu’il ne change de forme. (Étude)